Thèse

Une thèse est une drôle d'aventure. Quand on aime les mots et la recherche, c'est un plaisir. Quand on est créatif et un tantinet rebelle, on se heurte à ses critères académiques et au sérail de son université, ce qui fait partie du jeu. Jamais je n'aurais pensé écrire une "thèse" et pourtant, elle est bien née avec émotions, larmes, excitation, fierté aussi. Elle m'a surtout permis de vivre de nombreuses aventures à la suite de ma soutenance étant devenue une spécialiste d'un sujet relativement peu étudié et peu connu dans le monde francophone au moment de sa publication. Bref, une aventure d'eau pour une femme en quête d'écriture ;)

« Le courage de la goutte d'eau, c'est qu'elle tombe dans le désert. » Lao She

 

PRESENTATION D’UN DISCOURS CONSTRUIT

 

Femme et Eau ? Et pourquoi pas, Eau et Homme !

 

Si certains comprennent immédiatement les enjeux portés par l‘association de ces deux termes, la relation entre l‘eau et la femme relève du symbolique, de la croyance, de l‘expérience ou du quotidien et paraît tantôt incongrue, tantôt naturelle. Les images sont multiples… Elles renvoient à la fois à la maternité, à la sirène, à Ophélie et Ondine chez G. Bachelard ; et à la fois, à la femme qui parcourt des kilomètres pour rapporter de l‘eau, à la petite fille qui ne va pas à l‘école pour assurer la corvée d‘eau, à l‘accès à l‘eau pour tous ou encore, à la femme au foyer préoccupée par la qualité de l‘eau qui arrive à son robinet et qui préfère acheter des paquets d‘eau minérale. L‘image de la petite fille qui porte l‘eau est révélatrice d‘une question plus fondamentale aux enjeux de l‘eau : celle de l‘accès à l‘eau.

 

S‘intéresser, communiquer, discuter, invoquer les discours sur la gestion de l‘eau et la femme appelle à discourir sur le droit à l‘eau sur lequel est bâti un débat politique disputé entre les acteurs de la sphère publique internationale de l‘eau. Autour des principes dictés par la Gestion Intégrée des Ressources en Eau (GIRE), les organisations internationales, les associations, les Etats ou encore les entreprises privées de distribution de l‘eau débattent pour améliorer l‘accès à l‘eau dans un contexte où plus d‘un milliard d‘individus n‘ont pas accès à l‘eau et plus de deux milliards ne bénéficient pas de l‘accès à l‘assainissement.

 

Présente dans l‘agenda international depuis les années 19201 , l‘eau ne concerne essentiellement que les experts avant de s‘affirmer sur la sphère médiatique au cours des années 90. Portée par l‘explosion des thématiques environnementales et de Développement Durable depuis la fin des années 90 et plus particulièrement au cours des cinq dernières années, l‘eau est un thème majeur du Développement Durable. Les événements climatiques comme la sécheresse de 2003 ou le Tsunami de 2004 ont particulièrement participé à éveiller la conscience publique à la problématique de l‘eau. En tant que patrimoine commun, les acteurs de la sphère internationale de l‘eau s‘interrogent sur le statut de cet élément de vie : l‘eau est-elle un droit universel ? Que suppose ce droit ? En tant que droit de l‘homme, qui doit être responsable pour gérer cette ressource ? Qui est responsable de son financement ? Qui doit être impliqué pour décider comment gérer ce bien vital ? Le droit à l‘eau suscite des questions sur le statut de cette ressource : est-elle un bien économique ? Est-elle un Est-elle un service payant qui puisse être géré par des entreprises privées ? Comment penser et répartir la gestion de cette ressource ?

 

Depuis quelques années se discute une bataille de l‘eau qui oppose différentes conceptions de la gouvernance de l‘eau. Les journalistes ont notamment ouvert le débat tel à R. Cans à travers son ouvrage intitulé La ruée de l’eau interrogeant sur la gestion de l‘eau et les principes d‘un droit à l‘eau. Le droit à l‘eau a été relayé, discuté, disputé entre les experts au cours des conférences internationales des Nations Unies, par les associations locales ou les organisations non gouvernementales. En 2001, l‘entreprise privée SUEZ a abordé la question d‘une « vraie bataille de l‘eau » pour promouvoir l‘accès à l‘eau pour tous… pour toutes ?

 

Au rythme des discussions et interactions des acteurs de la sphère publique, nous avons repéré que la question de la participation de la femme soulève ces interrogations et suggère que la promotion de l‘égalité au sein de la GIRE serait un moyen d‘assurer le Développement Durable et une meilleure GIRE.

 

Au fil des textes, des années et des discours se tissent les liens concrets des trois discours sur la Femme, l‘Eau et le Développement Durable ; les rapports entre eau et femmes, entre femmes et développement, entre femmes et Développement Durable, entre eau et développement, enfin eau et Développement Durable sont traités ensemble au cours des mêmes conférences. Ces discours imposent progressivement des liens entre les discours apparaissant sur la scène internationale dès la Conférence de Dublin en 1992.

« Principe N° 3 - Les femmes jouent un rôle essentiel dans l'approvisionnement, la gestion et la préservation de l'eau. (…) Une démarche fondée sur une participation collective à la gestion des ressources en eau nécessitera un effort de sensibilisation. La conduite de programmes d'information, d'éducation et de communication devra donc faire partie intégrante du processus de développement. »  

 

Il nous apparaît que la Conférence de Dublin postule le principe d‘une gestion collective et participative de l‘eau qui implique de promouvoir le rôle de la femme. Il inclut cette conception d‘un rôle particulier de la femme, « un rôle essentiel » dans le « processus de développement ». Ce discours nous apparaît comme le résultat d‘une série de conférences internationales qui ont promu le rôle de la femme comme acteur essentiel de la préservation de l‘environnement et du Développement Durable. C‘est la Conférence de Rio de Janeiro en 1992 à travers les Agendas 21 qui place l‘importance du rôle des femmes dans le Développement Durable.

« Les femmes ont un rôle vital dans la gestion de l'environnement et le développement. Leur pleine participation est donc essentielle à la réalisation d'un Développement Durable. » 

 

Ces engagements sont repris et affirmés au cours du Sommet de la Terre à Johannesburg. Cette conférence internationale confirme le rôle de la femme dans la gestion de l‘eau et le Développement Durable. Cette déclaration inclut le principe selon lequel accroître sa participation est un moyen de parvenir au droit à l‘eau et au Développement Durable. Derrière l‘affirmation du rôle de la femme au moyen de la gestion de l‘eau et d‘un modèle de Développement Durable se joue une certaine conception de la gouvernance de l‘eau basée sur la gestion participative et l‘implication de tous les acteurs. Pourquoi le rôle de la femme est-il affirmé par les acteurs ?

 

Peu présentes dans les décisions politiques et au sein de la sphère internationale, elles sont rarement des bénéficiaires directes de la croissance économique et du Développement Durable. De fait, elles sont considérées par les experts des conférences et de la sphère de l‘eau comme des « populations vulnérables ». Ce qui apparaît à mesure de ces discours est la compétence particulière des femmes en matière de gestion de l‘eau à appliquer le principe d‘égalité dans la GIRE. Les femmes, un lien particulier avec l‘eau et Développement Durable ? Lequel ? Pourquoi est-il évident, visible pour certains et invisible, voire impensable pour d‘autres ? En quoi ce discours montre-t-il que les femmes souffrent des inégalités de la gestion actuelle de l‘eau ?

 

Ces questions ont conduit à analyser ce que l‘association de ces trois termes révèle des enjeux de l‘eau et des interactions entre les différentes organisations de la sphère publique sur ces défis de demain. En quoi l‘activité des acteurs internationaux de l‘eau a participé à faire concorder ces trois discours pour rendre visible une certaine vision de la gestion de l‘eau ? En quoi ces discours dénoncent-ils la gestion actuelle de l‘eau ? En quoi veulent-ils agir et changer l‘ordre actuel ?

 

Pour y répondre, nous avons choisi une posture fondamentalement interdisciplinaire. Nous avons placé notre travail au cœur de l‘activité des discours et des différents acteurs de la scène internationale. Nous sommes partis d‘un point de vue des Sciences de l‘Information et de la Communication (SIC) qui reste une approche peu utilisée dans le domaine de l‘eau selon nombre d‘experts internationaux de l‘eau (A. Biswas). Nous plaçons néanmoins notre travail dans une approche Sciences Sociales et Humaines à l‘intersection des Sciences de la Géographie, de l‘Histoire, des Sciences Politiques et de la Sociologie.

 

Au sein de la sphère publique de l‘eau, l‘analyse des textes de loi ou des discours des organisations internationales et des associations est souvent privilégiée. En tant que chercheur en SIC, nous nous sommes interrogés sur la position des entreprises privées de délégation de service public qui sont souvent citées et placées au cœur du débat sur la gestion de l‘eau. Pour certains, l‘application du droit suppose que l‘eau soit gérée par l‘Etat, elle ne peut être un bien économique. D‘après ce constat, nous avons choisi d‘étudier l‘entreprise privée et d‘inscrire notre thèse dans champ théorique de la communication organisationnelle des SIC. Nous avons serti l‘étude dans le contexte d‘une sphère internationale de l‘eau constituant une variation moderne de l‘Espace public. (J. Habermas). L‘activité des acteurs produit des discours en circulation où nous avons cherché à déterminer ce glissement des discours sur l‘eau, la femme et le Développement Durable. Nous avons observé des liens concourant, un « enchevêtrement » des discours et des pratiques comme l‘a étudié Y. Andonova dans sa thèse.

 

A la différence de cette thèse qui porte sur l‘usage des technologies, nous nous intéressons aux discours. La concordance des discours signale un rapprochement, voire un consensus des discours des acteurs qui s‘accordent à traiter d‘un sujet commun et à l‘inscrire dans l‘agenda 18 politique. Ces liens et confluences ont opéré un « resserrement discursif » qui révèle la circulation des savoirs (Y. Jeannerêt). Ils ont conduit à rendre visibles une inégalité profonde et un débat inachevé sur la responsabilité de la gestion de l‘eau. Les concepts de visible et invisible sont placés au cœur de notre questionnement. Selon nous, chacun exerce un rôle et une force qui nous ont conduit à construire ce discours sur Femme, Eau et Développement Durable. À partir d‘un rapide historique, nous cherchons à établir une problématique pertinente sur un processus complexe, interactif, étalé dans le temps et fruit des discours de plusieurs acteurs.

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